Publication du 1er septembre 2026
Je veux suivre aujourd’hui un seul verset, à travers vingt-deux siècles de traduction. Un seul verset, le douzième et dernier du Psaume 2 qui dit dans nos traductions ‘Baisez le Fils‘. Je vais montrer ce que les traducteurs successifs ont réellement écrit à cet endroit, siècle après siècle, chacun dans sa langue, avant de dire ce que ce verset permet de conclure et ce qu’il ne permet pas.
Le parcours surprend, parce que la formule que la plupart des lecteurs francophones connaissent par cœur n’est pas la plus ancienne. Elle est même l’une des plus récentes.
‘Baisez le Fils’ – Le mot qui pose problème dans l’hébreu
Le texte hébreu porte à cet endroit deux mots, nashequ bar. Le premier signifie baiser, embrasser. Le second est le nœud de toute l’affaire.
En hébreu, fils se dit ben. Et c’est précisément ben qui se trouve cinq versets plus haut, au verset 7, quand Dieu déclare au roi qu’il l’a engendré. Cinq versets plus loin, le mot change de langue, bar est araméen.
Un psaume hébreu qui bascule en araméen sur un seul mot, au moment décisif, sans aucune raison apparente, voilà pourquoi cet endroit du texte a occupé les traducteurs depuis l’Antiquité.
La difficulté n’a pas été inventée par les modernes, elle est présente dans le texte lui-même depuis l’origine.
Ce qu’ont lu les traducteurs juifs d’Alexandrie
Les premiers à trancher furent les traducteurs de la Septante, les savants juifs qui ont mis les Écritures en grec à Alexandrie, environ deux siècles avant la naissance de Jésus.
Ils n’ont pas lu fils. Ils ont écrit saisissez l’instruction, drazasthe paideias.
Il faut mesurer ce que cela signifie. Ce sont des juifs, ils travaillent avant Jésus-Christ, ils n’ont aucune controverse chrétienne à mener, aucun intérêt à effacer un fils dans ce verset. Ils lisent simplement l’hébreu qu’ils ont devant eux, et ils comprennent autre chose.
La plus ancienne traduction connue de ce verset ne parle pas d’un fils à embrasser.
Le latin de Jérôme, deux traductions et deux résultats
Au quatrième siècle, Jérôme travaille sur les psaumes à deux reprises.
Sa première révision, celle qui passera dans la Vulgate liturgique et que l’Occident chantera pendant mille ans, suit le grec, apprehendite disciplinam, saisissez la discipline.
Puis Jérôme reprend l’ouvrage, cette fois directement sur l’hébreu, dans sa version dite selon la vérité hébraïque. Et voilà le point remarquable, même en travaillant sur l’hébreu, il n’écrit pas baisez le Fils. Il écrit adorate pure, adorez purement, en comprenant bar au sens de pureté.
L’homme qui connaissait le mieux l’hébreu dans toute l’Église latine ancienne a lu ce verset sans y trouver de fils.
Le syriaque et le Targum, deux chemins opposés
À côté, deux autres témoins anciens divergent entre eux.
La Peschitta, la bible syriaque, langue sœur de l’araméen, lit bien embrassez le fils. Le Targum araméen des psaumes, plus tardif, de l’époque talmudique, lit au contraire recevez l’instruction.
Je le dis franchement, la lecture par le fils n’est donc pas une invention tardive, elle a des témoins antiques. Mais elle est minoritaire, et elle coexiste depuis toujours avec une autre compréhension.
La divergence remonte aux origines, personne n’a corrompu un texte clair, le texte était difficile dès le départ.
Le geste que ce psaume réclame
Il faut aussi savoir de quel baiser il est question, car nos oreilles modernes entendent un geste d’affection là où l’Orient ancien voyait un acte politique.
Samuel baise Saül au moment de l’oindre roi, en 1 Samuel 10 verset 1. Dieu réserve en Israël sept mille hommes dont la bouche n’a pas baisé Baal, en 1 Rois 19 verset 18. Osée dénonce ceux qui baisent des veaux de métal, au chapitre 13 verset 2.
Baiser, dans ce monde, c’est se soumettre. Le Psaume 2 est un psaume d’intronisation royale, Dieu y installe son roi et somme les rois de la terre de faire acte d’allégeance.
Le baiser demandé au verset 12 est un hommage de vassal, pas une étreinte.
Les apôtres et les premiers chrétiens n’ont pas utilisé ce verset
Voici le fait que je trouve le plus frappant de toute cette enquête.
Les auteurs du Nouveau Testament citent le Psaume 2 sans arrêt. Les versets 1 et 2 dans Actes 4. Le verset 7 dans Actes 13, dans Hébreux 1 et dans Hébreux 5. Le verset 9 dans l’Apocalypse.
Ils ne citent jamais le verset 12. Pas une seule fois.
Et chez les premiers chrétiens, la chose s’explique simplement. Justin Martyr cite les Psaumes 1 et 2 en entier dans sa Première Apologie, au chapitre 40, et il lit le grec, saisissez l’instruction. Clément de Rome cite les versets 7 et 8 dans sa lettre aux Corinthiens, au chapitre 36, et rien de plus.
Pendant les premiers siècles, aucun docteur grec ni latin ne pouvait bâtir quoi que ce soit sur baisez le Fils, pour la raison très concrète que leurs bibles ne portaient pas ces mots.
Aucune doctrine de l’Église apostolique n’a jamais reposé sur ce verset.
Quand ‘baisez le Fils’ est entré dans les bibles d’Europe
Il faut attendre le seizième siècle. Les réformateurs reviennent au texte hébreu massorétique et retraduisent tout à neuf.
Luther écrit en allemand baisez le fils. Les bibles anglaises suivent, puis les françaises, d’Olivétan aux bibles de Genève, à Martin, à Ostervald, à Segond. Et depuis, des générations de lecteurs francophones ouvrent le Psaume 2 et y trouvent une formule que Justin, Clément et Jérôme n’y ont jamais lue.
Ce que beaucoup prennent pour la lecture antique de ce verset est en réalité la lecture la plus récente.
Ce verset ne peut pas servir à établir un Fils préexistant dans les cieux
Certains s’appuient sur ce verset pour affirmer que le Fils existait déjà dans les cieux avant de naître sur la terre. Je réponds sur leur propre terrain, en leur accordant tout ce qu’ils demandent.
Accordons que bar signifie bien fils, que la traduction hébraïque soit la bonne, que la Peschitta ait raison contre la Septante. Même ainsi, que reste-t-il dans le verset ? Dieu vient d’introniser son roi, et il somme les rois de la terre de lui rendre l’hommage du vassal, sous peine de périr en chemin.
Pas un mot sur un avant. Pas un mot sur les cieux. Pas un mot sur une existence antérieure. Le verset regarde l’intronisation et ce qui la suit, jamais ce qui la précède.
Je ne dis pas que ce verset réfute la préexistence, je dis qu’il ne l’établit pas, et qu’on lui fait porter une charge qu’il n’a jamais portée.
Ce que je conclus, et ce que je ne conclus pas
Je ne dis pas que la traduction par le fils est fausse. Bar signifie bien fils en araméen, les consonnes hébraïques sont anciennes, et la Peschitta l’atteste. C’est une lecture défendable et je la respecte.
Je dis autre chose, et c’est tout ce que l’histoire autorise à dire. Ce verset a été compris de trois manières différentes depuis l’Antiquité, la plus ancienne traduction connue n’y voyait pas de fils, l’Église apostolique n’en a rien tiré, et il est entré sous cette forme dans nos bibles il y a cinq siècles seulement.
Un verset dont le sens même est disputé depuis vingt-deux siècles ne peut pas servir de fondement à une doctrine. Il peut l’illustrer, il ne peut pas la porter.
Je crois qu’il faut aimer assez les Écritures pour accepter de les lire telles qu’elles nous sont parvenues, avec leurs difficultés, plutôt que de faire dire à un mot ce que les traducteurs les plus proches de la source n’y ont jamais entendu.
Serge le prédicateur t’encourage ![]()



